Les Neiges 

Le Havre

Quartier des Neiges, Le Havre, 2018

En arrivant au Havre, une furieuse envie d'explorer les Docks, ou ce qu'il en reste. Un mythe qui m'est totalement inconnu. Les quais, les anciens bâtiments déserts pour certains, cette ambiance de no man's land, de béton, de paysages industriels. Un monde à part.

Je bifurque vers la gauche, suis une succession de panneaux indiquant de nombres, 2000, 3000, 5000, ceux des différents ports ou terminaux, un dédale de voies traversant ça et la des bassins par des ponts amovibles. Je croise des tas de rails, carrefours, parkings, entrepôts, je ne sais pas où je vais, mais j'y vais.

Il fait un temps superbe, le ciel est d'un bleu pur. Moment de liberté totale et de douce solitude.

Les deux grandes cheminées de la centrale EDF au loin se font de plus en plus présentes dans le paysage au fur et à mesure que j'avance. Je suis comme attirée par ce monstre qui n'en finit pas d'enfler. La gravité se fait de plus en plus forte.

Et puis entre deux panneaux de chiffres apparaît sur l'un d'entre eux cette indication «Quartier des Neiges». Un quartier d'habitation, par ici? Non, pas possible. Que des quais, des bassins rectangulaires, des containers empilé, des camions, des grues, des bâtiments désaffectés, du vide.

D'un côté, la centrale à charbon et ses deux tours fusiformes, autour, les docks avec leurs grues géantes, plus loin les usines chimiques et pétrolières des dites industries qui crachent perpétuellement leur flamme orange, celles que l'on voit à l'entrée en arrivant au Havre.

Alors ma curiosité me pousse à continuer et puis, retour à un semblant de civilisation...

Comme un petit village enclavé, coincé, irréel, improbable. Une apparition.

La rue principale par laquelle j'arrive est déserte, il est à peine 14h, quelques petits immeubles habillent cette voie. Ici, les magasins ont fermé, les rideaux sont tombés, les vitrines sont vides et poussiéreuses, un bar subsiste , ultime lieu social de vie de l'artère. Quelques figures humaines s'y trouvent, d'autres sont au balcon de leur appartement, des enfants jouent dans des petites voitures à pédales dans l'impasse d'en face, d'autres font des courses de vélo, des jeunes des roues arrières en moto. La vie est belle et bien là. Je m'arrête, j'observe discrètement ces scènes de la vie ordinaire. Je déclenche.

Puis viennent des maisons de ville et individuelles, hétérogènes, assez basses. Je m'engage sur la gauche. De jolies petites maisonnettes défilent au fil des rues qui se font plus étroites. Ici tout devient plat, tout semble écrasé par la taille des grues et des cheminées omniprésentes en arrière plan. De l'autre côté, des rues en impasse finissent par un haut et sombre mur de bois rehaussé d'œuvres de street art, qui empêche toute vue sur les quais sans doute proches. La fin d'un monde.

Un îlot de résistance à un univers industriel insatiable qui grignote tout, qui avale et engloutit: la terre faite ici d'anciens marécages, les hommes, leur vie, leur eau, leur air.

Je continue à me faufiler au gré de mes inspirations. Les maisons s'étalent de part et d'autre des ruelles, entre les fils électriques, les poteaux, les voitures garées. De coquets jardinets devant et sur les côtés, des murs de pierres, de parpaings, de briques, de béton, des fissures, de tout, de rien, des grillages éventrés ou tordus, et... des palmiers. De dés, des lézards, des lions en ornent murs ou entrées. Certaines sont désuètes, souvent agrandies, rafistolées, colorées, fermées. Tout est contraste, violence, et sérénité à la fois.

Et puis encore des maisons, d'âges différents, hautes en couleur pour certaines. Par endroit, on rivalise d'imagination pour les décorer.

Je pense qu'elles ont été construites pour la plupart par les gens du coin, à l'arrache, avec les moyens du bord. C'est ça que je ressens, ici tout est à l'image de la condition humaine que j'imagine des habitants de ce quartier. Précaire, rafistolée, menacée mais vraie, sans chichi. Heureuse peut être. Résignée mais résistante.

Plus loin quelques cités persistent entres les lignes à haute tension soutenues par leur pylônes en dentelles métalliques.

Devant une barre d'immeuble aux paraboles accrochées à chaque étage, je découvre un enclos de jardins ouvriers, cerné de grilles ; je sors de ma voiture pour mieux les observer; une odeur douceâtre d'essence me saisit, et encore ce contraste comme partout, une petit coin de verdure empoisonné par un air irrespirable. Un homme est assis là, à l'entrée de son cabanon et semble savourer le moment. On voit bien qu'une bonne partie du terrain n'est plus entretenue, mais quelques cultures persistent. Je retiens mon souffle, prend quelques photos et regagne mon petit chez moi roulant avec soulagement.

Cet univers incroyable me fascine d'emblée. Toujours la disproportion entre les habitations basses et les machines d'acier derrière, ressemblant à des hordes d' insectes géants, des mantes religieuses dressées sur leur deux pattes, ou des tyrannosaures, c'est ça des T-rex ! Monstres Menaçants, prêts à bondir...« La guerre des mondes » devant mes yeux médusés.

Un air nostalgique d'une vie révolue mais qui résiste et ne veut pas mourir m'envahit. Un sursaut de vie attachée à son quartier, à ses décors industriels, à ses odeurs familières de pétrole et de soufre.

Je suis oppressée par cet air vicié, comme cernée par un danger invisible et mortel. Comment font les gens d'ici? Comment la vie peut elle persister dans ces vapeurs toxiques et entêtantes portées par les vents ?