Textes

Petits écrits sur petits riens


Funambule

Je suis un funambule, en équilibre sur le fil ténu de la vie qui vacille et se dérobe,
qui avance avec douceur, d'un pas souple et léger.
Avec patience et intelligence, le funambule se meut dans cet espace-temps labile et incertain.
Avec délicatesse, il chemine au rythme de l'autre et à sa hauteur.
Avec humilité, il guide et est guidé en retour.
Avec pudeur, il répand et accueille.
Avec tact et mesure, il avance ou recule au gré du vent et de la lueur, au fil du temps.
Tous sens en éveil, il sent et ressent.
Il use de son corps, de son cœur, de son âme pour créer un possible qui se dilue.
Il progresse sur un océan protéiforme et profond.
Sur son fil, il tient bon. Malgré le vide, il a confiance, il fait confiance.
Il progresse lentement mais sûrement sur la voie ténue et immense qui s'offre à lui.
Celle de l'incertitude et de la rencontre. Celle du mystère. Celle de l'inachevé.
Celle du partage.
Il penche, plie, se relève, il tient la barre pour donner sens.
Il s'éloigne ou se rapproche, se fond et occupe la place laissée.
Il accepte, laisse aller, sans résister, glisse et fait glisser.
Convoqué par son prochain dans l'ici et maintenant,
comme ultime garant d'un avenir indécis, il va et vient,
mène la danse telle une sarabande,
entraînant la vie vers l' autre rive, inconnue et sereine.
Il fait au mieux, avec ce qu'il est, dans ce ballet improvisé toujours recommencé.
L'acrobate marche avec, mais sans filet.
Il aime, il rit, il vit.

Alice Marc © 2018



Etats d'urgences (à propos de la série photo du même nom)

Hier j'étais la Fée, poupée idolâtrée

Idéale plastic girl, la beauté fantasmée

Rêves de féminité en moi si incarnés,

Le pouvoir du paraître, le désir d'être aimée.

Déesse imaginaire, n'étais-je donc qu'un mirage,

Triomphante éphémère du luxe et de l'image,

Objet de convoitise, on voulait m'acheter,

Me posséder toujours, en moi se projeter.

Triomphe du simulacre, de la futilité,

De l'irréalité de mon corps réifié

Ma chute en est plus rude, dans ce monde effondré,

Où chaos succéda à la frivolité.

Me voilà solitaire, aliénée et errante

Traquée par le passé, fugace figurante

Livrée aux éléments à leur tour déchainés

Une ombre de moi même sur une Terre dévastée.

Dénudée par le temps, pure victime du trop,

Du massacre des hommes, des violences au galop,

Poupée désenchantée, fruit de putréfaction

Déchet d'un monde blasé, voué à l'extinction.


Alice Marc © 2016



Survivante

Je suis née Humaine, Enfant de la Terre, minuscule et splendide pépinière de vie gravitant au Soleil, battant au cœur de l'Univers. Poussière de bonne étoile, guidée par la lumière.

​De l'Amour de deux Humains, espèce vivante, parmi tant d'autres, prédatrice, à l'intelligence diabolique et aux désirs chimériques. Capable du meilleur comme du pire.

De l'unisson de deux êtres, beaux, aimants et généreux, mes parents, nés de contrées différentes, de cultures différentes. Père enraciné en Haute Marne, mère déracinée d'Algérie. Deux pôles opposés qui se sont attirés et ont osé la fusion de leurs âmes et de leurs chairs. Une prolongation momentanée de leur amour à travers ma présence, et celle de mon frère, premier né.

​J'ai grandi ainsi, entre deux humains, singuliers et semblables, le yin et le yang. Entre constance et incertitude, entre terre et feu, entre calme et orage, entre force et fragilité.

Jusqu'à ce jour... Où une sombre solitude s'invita en moi.

​La Nature, ayant un suprême pouvoir sur les Humains, puisqu'elle les a enfantés, celui de vie ou de mort, décida brusquement de reprendre mon père, tôt dans ma vie toute neuve, sous mes yeux sidérés.

​Je suis survivante.

​J'ai grandi ainsi, entre Paris et Auberive. Entre gris du bitume et vert des herbes folles, entre barres arides et forêts opulentes, entre caniveaux ruisselants et méandres de l'Aube, entre étroitesse des murs et espace infini, entre odeurs de la ville et parfums de l'humus. Deux univers parallèles, à leur manière si poétiques. Entre rêve et réalité.

J'éprouve en ce pays de Haute-Marne comme un intense sentiment de vie, de liberté, de plénitude et de confiance à nul autre pareil. De joie simple, par ma communion à la Nature.

Arbres de vie, fécondes vallées , frais ruisseaux, brumes matinales, orchidées colorées, mélodie des pinsons ré-enchantent ma vie telle une poésie, toujours recommencée.

Je suis la Nature, le jour et la nuit, le silence et le bruit, le ciel et la terre, le soleil et la pluie, la couleur et le noir, je suis la vie.

J'ai reçu en héritage un amour inconditionnel, et grâce à cet amour, suis devenue femme puis mère, capable de transmettre à mon tour cette force de vie, de survie et d'amour.

​Animée par les forces du beau et du bien, je suis venue au monde pour accomplir ma destinée avant de disparaître: prendre soin de mes frères et du vivant. Soulager les douleurs, accompagner la vie, dans le respect et la douceur, apprivoiser la mort.

La Terre est ma Mère, certains l'ont oublié, égoïstes pécheurs, prêts à hypothéquer l'avenir de leurs propres enfants.

Le monde qui m'a vue naître est en perdition, la Nature en grand danger et mon espèce à présent menacée d'extinction.

Ma colère est grande contre les forces obscures, s'acharnant à détruire la vie. Contre la vanité et l'illusoire suprématie de quelques hommes. Contre leur rêve d'immortalité et de toute puissance. Contre leur avide soif de pouvoir et de l'argent. La Nature est notre seule richesse.

​Puisant mes forces de vie dans l'amour des miens, les bienfaits de la musique et la contemplation de la beauté du monde, mes yeux fertiles figent en lumière l'évanescence de la vie, du temps qui inexorablement s'évanouit, témoignant de la fragile et forte grâce de la Nature, de la condition humaine, mais aussi de sa tragédie qui se joue devant moi, sa finitude.

​Naissance et mort sont la vie.

​Je suis humaine, et mortelle, comme tous les miens...La Nature, elle, survivra.

Alice Marc © 2016 (texte écrit pour la série "Survivants" exposée à La Maison Laurentine)


MOI MOI MOI MOI sur une Image d'Alice Marc (série "Survivants")

par Mario URBANET, Poète, conteur


Semblable au duvet d'un ventre soyeux

sous le souffle d'un amant

l'herbe folle ondule à la caresse du vent


venu de loin le vent

a tout emporté dans une frénésie têtue

la retenue n'est pas éternelle

tant et tant de temps à chasser des nuages

somme toute ordinaires


cette fois c'est le nuage qui compte

qui marque le tournant définitif

de l'histoire des homoncules

ceux-là qui se croyaient !


le chemineau du temps qui passe

revêtu d'une dérisoire et risible carapace

croit encore à la fuite en avant


difficile d'y reconnaître

l'être qui régna sans partage

sur toutes les espèces

les asservit et les força à sa merci


cet exemplaire est-il le seul qui subsiste !

l'ultime témoin

il campione ?


découvrira-t-il la faille

le moment clé où le sapiens a bifurqué

où il a confondu progrès et suicide programmé !

un brin de jugeote lui viendra-t-il enfin...


ah ! si c'était à refaire ...

mais l'homme l'a si souvent répété :

que voulez-vous ! on ne se refait pas !

Mario Urbanet

https://www.mario.urbanet.sitew.com/#Presentation.A




IN FINE, série photographique

"Les fragiles

Les corps se déforment, les dos se voûtent, les mains tremblent, les pieds s'emmêlent, les chairs tombent, les âmes saignent et se blottissent, les plaies suintent, les souvenirs s'évaporent, les rêves dansent, les désirs s'éclipsent, le temps se perd, les paroles s'envolent, les pensées se brisent, les portes claquent, les murs s'écaillent, les regards brillent, les cris s'égarent, les silences en disent long, les rires s'évanouissent, les bouches embrassent, les bras enlacent, les esprits s'embrouillent, les ombres se croisent. 

La vie est partout, la vie est nulle part, improbable et permanente. La mort est partout, la mort est nulle part, probable et impermanente. 

Le vide les aspire mollement telle une insatiable machine à dévorer le temps. 

Les fragiles ne savent plus mais savent bien, scrutent ou ignorent, demandent ou se taisent, marchent ou se figent, veulent ou renoncent, s'ouvrent ou se ferment, dansent et oublient les pas. Ils sont ici ou ailleurs, sur leur radeau qui tangue et les mènent doucement, brusquement, inexorablement. 

Confiants et inquiets, ils glissent, ils chavirent, ils résistent, ils vivent. Vagues à l'âme, bleus au cœurs, cuirs tannés, sourires tendres, visages creux, ils sont beaux, ils sont laids, ils sont nous, ils sont eux, ils sont la mémoire et l'oubli, ils sont le monde."

Texte Alice Marc